Le président du Parti démocratique de Côte d’Ivoire (PDCI-RDA, opposition) Tidjane Thiam a qui a soutenu qu’il "vaut mieux ne pas mettre le serpent dans son pantalon" afin d'éviter toutes les surprises, en référence aux rapprochements avec des formations de l'opposition à l’approche de la présidentielle de 2025 "ne ferme pas la porte à toute possibilité d’alliance" mais "pose ses conditions", a estimé l’analyste politique Serges Patrick De Souza, dans une interview à ALERTE INFO.
Plus de sept mois après la désignation de Tidjane Thiam à la tête du PDCI, peut-on déduire que l'ancien patron du Crédit Suisse a imprimé ses marques à la tête du parti au regard des réactions suscitées par ces différentes prises de parole ?
Déjà, Tidjane Thiam est face à un défi parce que c'est vrai qu'il a un passé politique en Côte d'Ivoire, mais entre la dernière fois qu'il a été un homme politique en Côte d'Ivoire et 2024 où il a été élu, c'est toute une génération qui s'est positionnée même au sein du PDCI.
Et le choix porté sur lui était une sorte de coup de sort qui l'a favorisé à la tête. Donc, il essaie d’imposer sa marque. Ce qu'il fait actuellement, c'est d'imposer une nouvelle approche politique, une nouvelle démarche politique au sein du PDCI en essayant d'examiner de près les questions d'alliance et surtout dans le débat politique. Repositionner le PDCI, surtout par rapport au passé lié à la crise postélectorale et aux anciennes figures qui ont toujours marqué l'histoire de la Côte d'Ivoire, notamment Messieurs Alassane Ouattara, Laurent Gbagbo et paix à son âme, Henri Konan Bédié, à qui justement, Tidjane Thiam succède. Aujourd'hui, il est dans une démarche pour effectivement imprimer sa marque. Et je pense qu'il le fait très bien parce que le parti le porte et les militants y adhère massivement.
Mais est-ce qu'au regard des réactions suscitées par ses sorties au niveau du Parti au pouvoir, est-ce qu'on peut dire qu’il réussit à s'en sortir ?
Le parti au pouvoir est surtout focalisé, à mon sens, sur la présidentielle de 2025. Tidjane Thiam, lui, il est dans une démarche où il s'agit déjà de pouvoir marquer son empreinte dans le débat politique, donc se donner une sorte de légitimité par rapport à la progression de l'histoire de la politique de la Côte d'Ivoire, et ensuite se préparer pour 2025 concrètement. Alors que le parti au pouvoir est déjà sur le terrain et essaie de mener des actions. Du coup, effectivement, à cause de son parcours professionnel, des réseaux auxquels il a accès, on peut estimer que ses actions ou alors ses déclarations peuvent plus ou moins attirer l'attention du parti au pouvoir.
On a même vu son passage à Soubré (Sud-ouest) et toutes les autres déclarations qu'il a eues à faire. Je pense qu'il y a eu des réactions venues de certains cadres du RHDP notamment, Touré Mamadou, le porte-parole adjoint, et Adjoumani aussi, qui a beaucoup réagi par rapport à lui. Et donc, cela veut dire qu'effectivement, les actes qu'il pose sont analysés, scrutés, parce qu'il est à la tête de la plus grosse machine politique de l'opposition, le deuxième parti arrivé en termes de nombre de députés à l'Assemblée nationale. En termes d'élus, de mairies, le PDCI est encore deuxième de même qu’au niveau des conseils régionaux.
Donc, être à la tête d'un tel parti politique dans l'environnement politique ivoirien, c'est sûr que quand ce président-là dit un mot, c'est normal que le parti au pouvoir puisse prêter attention et réagir.
A son retour d'un séjour à l'extérieur, il a déclaré que "tous les moyens ne sont pas bons pour arriver au pouvoir et moi je refuse de pactiser avec ceux qui ont pour recours à la violence. Il est difficile de faire sortir le serpent lorsqu'il est dans votre pantalon, il y a des alliances comme ça. La politique faite avec violence, c'est la théorie du serpent dans le pantalon. Il vaut mieux ne pas mettre le serpent dans le pantalon, je laisse ça à d'autres. Faut-il comprendre par cette déclaration de M. Thiam que le PDCI ne veut s'allier à aucun parti pour 2025 ?
Non, pas du tout. Ce n'est pas qu'il ne veut pas être allié à une formation politique. Le PDCI est un parti leader et ne peut pas soutenir la candidature de quelqu'un, parce que Thiam est positionné pour être candidat. Du coup, il essaie d'imposer une nouvelle démarche. Je vois à travers cette déclaration une politique de rupture par rapport à la démarche classique du PDCI.
A l'époque, on voyait une sorte de démarche, que ce soit au RHDP ou au PDCI, la fin justifie le moyen. Du coup, on avait tendance à observer des alliances malgré les réalités, juste pour pouvoir arrondir les bords et essayer de progresser et affaiblir le pouvoir en place. Aujourd'hui, Tidjane Thiam essaie d'assumer sa démarche en essayant de marquer cette politique de rupture, pour dire qu'au final, je positionne le PDCI comme parti leader, j'assume cette position-là.
En ce qui concerne les alliances d'arrangements politiques, je ne me mets pas dedans, parce qu'en essayant de se mettre dans cette démarche d'alliance, c'est sûr qu'on retombe encore dans les débats de 2020, notamment la question de la présence de Laurent Gbagbo sur la liste électorale, qui est un débat sérieux. Aussi, le retour de Soro Guillaume, d’autant que Soro Guillaume était quand même le chef de la rébellion. Quand on observe les dernières déclarations de certains cadres du PPA-CI, qui affirment que si Gbagbo n'est pas candidat, il n'y aura pas d'élection, Tidjane Thiam essaie vraiment de prendre du recul par rapport à cela, et essaie de présenter le PDCI comme un parti effectivement du dialogue, mais pas à tous les prix.
Ce n'est pas qu'il ferme la porte à toute possibilité d'alliance, sauf qu'il pose ses conditions pour aller à une alliance, et il est clair sur cette question, il l'affirme. Il est dans une sorte de démarche de rupture par rapport à ce qu'on a pu observer les dix dernières années. On se souvient très bien des alliances qu'il y a eu entre le RDR et le PDCI, sachant que la rébellion soutenait le RDR.
C'était comme si, à l'époque, le PDCI acceptait de marcher avec le serpent dans la culotte. Aujourd'hui, ce n'est plus le cas, et c'est cette nouvelle approche que Tidjane Thiam présente.
Cette démarche n'est-elle pas risquée ?
En politique, toutes les démarches sont risquées, surtout en ce qui concerne le contexte politique ivoirien, elle est effectivement risquée.
On se souvient justement de la première déclaration du PDCI quand le cadre de GPS a été arrêté. Le PDCI a fait une précision pour souligner que le PDCI n'a pas d'alliance avec le GPS, alors que deux jours avant, ils étaient signataires d’une même charte pour un collectif. C'est vraiment plus ou moins ambigu, mais c'est risqué parce que ça pose la question de l'union de l'opposition et des rapports de force entre le RHDP et les partis de l'opposition.
Aujourd'hui, le RHDP, en termes d’élus et en termes de représentation, couvre vraiment l'ensemble du territoire ivoirien. Il y a une sorte de mythe qui s'est installée depuis 2011 concernant le Nord. Si ce n'est pas le RHDP, aucun autre parti ne peut vraiment influencer l'électorat du Nord.
C'est seulement le Centre, le Sud et peut-être l'Est et l'Ouest qui seront partagés par les partis. Autrement dit, le RHDP part déjà favori si le RHDP a la partie Nord et Est de la Côte d'Ivoire. Aujourd'hui, faire ce genre de déclaration, c'est poser la problématique de l'union des partis de l'opposition et les conditions de cette union-là.
Est-ce finalement l'opposition pourra aller en rang serré ou en rang dispersé, sachant qu'aller en rang dispersé, c'est vraiment risqué. Ça donne une fenêtre au RHDP pour essayer de jouer la carte du premier tour de sorte à ce qu'il n'y ait pas de débat au second tour en 2025.
Plusieurs personnes estiment que M. Thiam et le président Ouattara ont le même profil. Ce que rejette le parti au pouvoir. Pour l'analyse politique, est-ce qu'on peut le penser ?
Le profil, c'est lequel ? Ce sont des technocrates. Ils ont eu tous deux de brillants parcours, respectivement. Après, est-ce qu'on compare le profil par rapport aux différentes démarches politiques ou par rapport aux parcours professionnels ? En fait, c'est ça la question qu'il faut se poser. Et moi, j'estime que le président de la République, M. Ouattara, n'a pas le même profil que Tidjane Thiam d'un point de vue politique parce que la démarche de M. Ouattara à l'opposition depuis les années 90 jusqu'à ce qu'il a accède au pouvoir en 2011, n'est pas cette même démarche qui est présentée par M. Thiam. Surtout la manière dont Thiam est revenu dans le jeu politique et a pris la tête du PDCI aujourd'hui par ses prises de position. On a vu certaines déclarations quand M. Ouattara était à l'opposition. Des déclarations qui, quand même, posaient des questions de violence.
On a entendu ces déclarations-là, mais ce n'est pas la même chose que M. Thiam. M. Ouattara, lorsqu'il était opposant, il ne se réclamait pas nécessairement héritier de d’Houphouët-Boigny. Non, pas du tout, d'autant plus qu'il y avait un mandat d’arrêt contre lui tout ça.
Thiam, aujourd'hui, depuis qu'il est revenu dans la scène politique, il est présenté comme petit-fils d’Houphouët-Boigny, il est présenté comme héritier de l’houphouëtisme et un des héritiers de Bédié. Donc, ils n'ont pas du tout le même profil, ils n'ont pas le même style. Maintenant, après, si c'est d'un point de vue professionnel, effectivement, les deux ont eu des parcours brillants qu'il faut pouvoir féliciter.
Parlons à présent de la présidentielle à venir. Est-ce qu'au regard des résultats des dernières élections locales, est-ce qu'on peut estimer que le RHDP est très bien parti pour s'imposer ?
La règle d’or dit que le parti au pouvoir qui organise les élections n'est pas favori à 50 %. Quand il y a un élu dans une localité qui est candidat à sa propre succession, il est favori à 50 %. Donc, effectivement, le RHDP a les manettes en main, notamment pour l'organisation de la période électorale, mais aussi d'un point de vue financier et par rapport aux possibilités de développer des lobbyings, des relations, des contacts avec de probables soutiens internationaux.
Je veux dire qu'effectivement, le RHDP part favori. Quand on voit les dernières élections, notamment locales, au niveau de la mairie, le RHDP couvre pratiquement toute la Côte d’Ivoire. Les régions, le RHDP a pratiquement 90 %. Au niveau de l'Assemblée nationale, le RHDP a encore plus de 60 %. Cela voudrait dire que le RHDP part forcément favori parce que d'un point de vue des cadres, qui ont la capacité de financer la campagne au niveau local, ils ont les cadres, ils ont les ministres.
Au niveau de la présence sur le terrain, les ministres et ces cadres-là manifestent leur présence. Nous voyons effectivement que dans le Nord, il y a beaucoup d'actions de développement qui ont été menées et une sorte de stratégie d'identification des électeurs. Là, il n'y a pas lieu de faire trop de débats.
Le RHDP part favori. Après, ce sont les hommes qui votent. Il y a possibilité pour l'opposition de se repositionner, de créer ce rapport de force, mais selon moi, au prix d'un consensus autour d'une sorte d'union sacrée. Je pense que c'est là que réside le plus grand défi de l'opposition.